Monnaie de Paris : On n’observe pas Escher — on le traverse
Je suis entré par le grand escalier de la Monnaie de Paris. Tapis rouge, lustres, une sphère miroir suspendue dans le vide qui reflétait tout — la voûte, les visiteurs, moi-même déformé. Un Escher avant Escher. Un début prometteur.
19h45. Billets horodatés. Et pourtant — la foule. Il paraît que l’après-midi c’était pire. On s’en console comme on peut.
« Mon travail est un jeu, un jeu très sérieux », avait écrit Escher. La formule était placardée en grand à l’entrée, des oiseaux qui s’envolaient autour. Belle intention.
Ce qui a manqué, c’est moins l’absence de sujets que la possibilité de les habiter.
La gravure sur bois était là — reléguée dans un passage. On devinait, en cherchant, ce que cette technique a d’exigeant : la résistance du bois sous la gouge, la patience monacale qu’elle réclame, ces mains qui travaillent à l’envers pour que l’image s’inverse à l’impression. Mais il fallait s’arrêter pour le comprendre. Et s’arrêter, dans ce flux de visiteurs, relevait de l’exploit. Ce n’est pas qu’on ne nous en a rien dit — c’est qu’on n’a pas pu l’entendre.
Il y avait aussi les billets de banque hollandais qu’Escher a dessinés — un lien évident avec la Monnaie de Paris, le lieu même de l’exposition. Une mise en abyme potentiellement belle : l’artiste de l’illusion travaillant pour la monnaie officielle d’un État, gravant la confiance collective dans un bout de papier. Mais le lien est resté désincarnéé, signalé sans être raconté. On est passé devant sans que ça accroche vraiment.
Ce n’est pas un reproche d’absence. C’est un reproche de présence gâchée.
« Nous aimons le chaos parce que nous prenons plaisir à créer de l’ordre. » Une autre citation sur les murs. Dans une expo où c’est précisément l’ordre — celui de la circulation, de la narration, du regard — qui a manqué.
Et pourtant.
Relativité, 1953. Ces escaliers qui montent et descendent simultanément, où trois gravités coexistent sans se contredire, où des silhouettes vaquent à leurs occupations dans des mondes perpendiculaires — chacun convaincu que les autres marchent sur les murs. On voudrait rester devant longtemps. Observer d’abord de loin l’illusion totale, puis s’approcher, chercher le détail, la ligne où tout bascule. On n’a pas pu. La foule défilait. On a regardé en passant ce qui méritait une contemplation assise.
La spirale en noir et blanc — monumentale — aspirait le regard vers un centre qui n’existait pas. Ce vertige-là fonctionnait, même dans le bruit et la bousculade. Même en coup d’œil.
Les salles de la Monnaie étaient somptueuses. Le lieu méritait qu’on lui fasse davantage confiance — qu’on laisse les œuvres respirer dans ces volumes, qu’on ralentisse le flux plutôt que de le subir.
En sortant, je pensais à L’Affaire Bojarski, vu récemment. Jan Bojarski, ingénieur polonais réfugié en France pendant la guerre, fabrique de faux papiers sous l’Occupation. Après la Libération, sans état civil, incapable de déposer ses brevets, condamné aux petits boulots — il finit par mettre son talent exceptionnel au service de la fausse monnaie. Le film de Jean-Paul Salomé n’est pas sans longueurs, et on peut être dubitatif sur la façon dont le cinéma trouve toujours trop de charme aux délinquants idéalisés. Mais il traite son sujet avec empathie et rigueur — il prend le temps de montrer le geste, la matière, la technique, les motivations. Ce que la Monnaie de Paris, elle, n’a pas su faire pour Escher. Il y a quelque chose de légèrement vertigineux là-dedans — et Escher, lui, aurait sans doute souri de l’ironie : un faussaire de génie mieux servi par le cinéma que le graveur authentique par l’institution qui bat monnaie.
Sorti côté Niveau 0, j’avais l’air de quelqu’un qui vient de passer à côté de quelque chose. Ce n’est pas tout à fait faux. Mais ce quelque chose — ni Escher ni la Monnaie ne l’ont fait disparaître. Je l’ai juste traversé trop vite pour le voir.
Le billet horodaté n’est pas une mauvaise idée. C’est même un engagement — celui de l’organisateur envers le visiteur : tu viendras à telle heure, tu pourras voir. Encore faut-il que la jauge fixée permette réellement de regarder, et pas seulement de circuler. Entre limiter pour des raisons de sécurité et permettre une expérience digne de ce nom, il y a une décision à prendre. Elle n’a pas été prise ici. Dommage — les œuvres, elles, le méritaient.
But surely… Money is Money.
Texte de Luis Ferrari, vérfié par Claude.ia
Dessins Chatgpt d’après photos de Elsa Leloup, Luis Ferrari et œuvres de MC Escher.



