Chili 2025 — une lecture personnelle du scrutin

L’élection présidentielle chilienne de 2025 n’appelle ni récit dramatique ni lecture morale. Elle exige autre chose, plus exigeant et moins spectaculaire : une attention patiente aux conditions dans lesquelles le vote s’est produit, et à ce que ces conditions font au sens même du résultat.
Ce scrutin n’est pas d’abord l’histoire d’un basculement idéologique, ni celle d’un peuple qui aurait changé d’avis. Il est l’effet combiné d’un changement institutionnel majeur — le retour du vote obligatoire — et de la manière très inégale dont les forces politiques ont su, ou non, absorber l’élargissement soudain du corps électoral actif.
En 2021, le Chili vote dans un cadre volontaire. La participation est limitée, socialement marquée, politiquement filtrée. L’élection de Gabriel Boric avec 4,62 millions de voix, face aux 3,65 millions de José Antonio Kast, repose sur un électorat qui accepte encore de se projeter dans un conflit de projets, même fragile, même déceptif. L’abstention massive de cette période n’est pas un simple déficit civique : elle signale déjà une distance profonde entre une partie de la société et l’offre politique existante.
Quatre ans plus tard, en 2025, cette distance n’a pas disparu. Elle a été intégrée par contrainte dans le processus électoral. Le vote devient obligatoire, la participation dépasse 85 %, et plus de quatre millions de citoyens jusque-là abstentionnistes se retrouvent appelés à voter. Ce point est décisif : le corps électoral actif de 2025 n’est plus comparable à celui de 2021. Toute analyse qui ferait comme si l’on comparait des ensembles homogènes se condamne d’emblée à l’erreur.
Ces nouveaux votants ne sont pas des électeurs fraîchement convaincus. Ils sont, pour l’essentiel, des citoyens qui, lorsque le vote relevait d’un choix, avaient estimé qu’il ne leur apportait rien de décisif. Leur entrée dans l’isoloir ne correspond pas à une adhésion politique, mais à une obligation juridique. Ils arrivent sans projet, sans fidélité partisane, souvent sans langage politique stabilisé.
Le premier tour de 2025 reflète logiquement cette situation. Le paysage est fragmenté, dispersé, sans dynamique claire. La gauche progresse en voix par rapport à 2021, Kast progresse également, le centre et la droite non-kastiste occupent un espace important. Rien, à ce stade, ne permet de parler d’un virage idéologique : on observe surtout un électorat élargi, hétérogène, dont une partie utilise le premier tour comme un espace de dispersion plus que comme un moment de choix structuré.
Ce sont les flux entre les deux tours qui éclairent réellement la mécanique du scrutin. Du côté de la gauche, l’électorat se rassemble largement derrière Jeannette Jara, qui passe d’environ 2,8 millions de voix à 4,3 millions. Il s’agit d’un report classique, comparable à celui observé autour de Boric en 2021, mais sans dynamique d’élargissement notable. La gauche conserve son socle, elle ne le perd pas ; mais elle ne parvient pas à capter une part significative du nouvel électorat contraint.
Du côté de José Antonio Kast, la progression est beaucoup plus marquée : d’environ 2,5 millions de voix au premier tour à 6,08 millions au second. Cette hausse ne correspond pas à une conversion massive de l’électorat de gauche, hypothèse que les chiffres invalident clairement. Elle résulte d’une agrégation : celle de la droite classique, d’une large part du centre populiste, et surtout d’une fraction significative des électeurs entrés dans le vote par obligation. Kast ne gagne pas parce qu’il convainc davantage, mais parce qu’il fonctionne efficacement dans un contexte où une partie de l’électorat cherche moins un projet qu’une instruction simple.
Le volume très élevé de votes blancs et nuls — près de 800 000 au second tour, contre moins de 100 000 en 2021 — confirme cette lecture. Il ne s’agit ni d’un message crypté ni d’un symptôme mystérieux, mais d’un effet bien connu des systèmes à vote obligatoire : une part des électeurs contraints exprime son refus du choix proposé sans s’abstenir formellement. Ce phénomène n’explique pas à lui seul le résultat, mais il en modifie la structure, en abaissant le seuil effectif de victoire et en accentuant l’avantage des candidats capables d’agréger des votes sans forte adhésion préalable.
Le vote obligatoire chilien n’a pas été porté par Kast. Il a été adopté par une majorité parlementaire, notamment au centre et à gauche, dans l’idée qu’une participation accrue renforcerait la démocratie et corrigerait certaines inégalités de représentation. Les chiffres montrent une réalité plus ambivalente. Le vote obligatoire élargit le corps électoral, mais il n’oriente pas cet élargissement dans un sens politique donné. Il bénéficie en priorité à ceux qui savent parler à des électeurs peu politisés, défiants, ou simplement lassés de la politique telle qu’elle se présente.
Ce constat n’est pas propre au Chili. L’Argentine, où le vote est obligatoire depuis plus d’un siècle, a élu Javier Milei en 2023 dans un contexte de forte participation. Là encore, l’obligation de vote n’a ni empêché l’émergence d’une droite radicale, ni constitué un rempart automatique pour les forces progressistes. Elle a simplement offert un cadre dans lequel des discours simplificateurs et anti-institutionnels ont pu capter une partie du vote contraint et du vote de rejet.
Pris ensemble, les cas chilien et argentin n’invalident pas le principe du vote obligatoire. Ils invitent à en réviser les attentes politiques. Rien ne permet d’affirmer que les abstentionnistes constitueraient une réserve électorale latente pour la gauche, qu’il suffirait d’activer par la contrainte. L’abstention est souvent un retrait politique, parfois durable, qui ne se transforme pas mécaniquement en adhésion une fois l’obligation instaurée.
Le vote obligatoire peut renforcer la légitimité formelle des institutions et réduire certains biais sociaux de participation. Mais il ne remplace ni un projet lisible, ni un langage accessible, ni une capacité à parler à des électeurs éloignés de la culture politique dominante. Il fait voter. Il ne fait pas adhérer. Et il ne constitue, en soi, aucun rempart contre l’extrême droite.
Le Chili de 2025 n’a pas changé d’opinion. Il a changé de surface électorale active. Ce changement a produit des effets politiques réels, mais asymétriques. En tirer des leçons utiles suppose de renoncer aux illusions confortables et de regarder ce que l’élargissement contraint du vote fait réellement au rapport de forces — sans y projeter ce que l’on aurait souhaité qu’il fasse.

