
« Il était né fils d’immigré et pauvre. » — Henri Emmanuelli, télégramme à Gilberte Bérégovoy, cité par Le Monde, 5 mai 1993.
Il y a des morts qui avalent les vies. Depuis trente ans, Pierre Bérégovoy est résumé à un canal, un 1er mai, une arme, et une phrase de Mitterrand sur l’honneur livré aux chiens. Ce résumé là est pratique. Il permet de se donner des frissons de conscience le temps d’une commémoration, et de repartir sans trop examiner ce qu’on a fait, ce qu’il a fait, ce que le monde avait fait de lui.
Il faut donc recommencer autrement.
Non pas effacer sa mort — ce serait une seconde violence. Non pas l’adoucir — ce serait une trahison. Non pas en faire un mythe héroïque — ce serait une faute. Mais la remettre à sa place : la dernière page d’une vie, pas la seule du livre. Bérégovoy ne fut pas seulement un homme qui meurt. Il fut un homme qui travailla, milita, monta, apprit, gouverna, se trompa, tint, réforma, crut, souffrit, et finit par ne plus pouvoir tenir. L’hommage véritable commence là : dans le refus de réduire un homme à son effondrement.
Pierre Bérégovoy naît le 23 décembre 1925 à Déville-lès-Rouen. Il n’entre pas dans la République par les grandes portes. Pas d’ENA, pas de nom de famille déjà installé dans les couloirs du pouvoir, pas d’héritage de caste. Fils d’un immigré ukrainien, titulaire d’un brevet d’enseignement industriel, d’un CAP d’ajusteur et d’un CAP de dessinateur industriel, il appartient à cette France qui apprend tôt que l’ascension sociale n’est pas une promesse abstraite : c’est une épreuve physique, quotidienne, exigeante. Se lever, travailler, se former, parler mieux, écrire mieux, comprendre les règles avant même d’avoir le droit d’y jouer.
Ce qu’on trouve chez Bérégovoy et que la politique contemporaine ne sait plus très bien regarder, c’est l’application. Pas l’ambition brillante des grandes écoles, pas la formule calibrée pour le concours, pas le narcissisme de plateau. L’application de celui qui sait qu’il devra mériter deux fois ce que d’autres reçoivent une fois. Il apprend le pouvoir comme une langue étrangère : il en maîtrise la grammaire, mais garde l’accent de son origine sociale. Et c’est peut-être pour cela que sa silhouette me touche encore — elle n’est pas celle d’un homme arrivé naturellement au sommet, mais celle d’un homme qui, une fois arrivé, semble encore demander intérieurement la permission d’être là.
Il ne faut pas en faire un saint pour autant. Les saints ne servent à rien. Bérégovoy fut un homme politique, donc un homme de compromis, de fidélités, d’arrangements, de silence parfois, de dureté aussi. Il appartint au mitterrandisme — cette école du pouvoir où l’intelligence de l’État coexistait avec le secret, où la grandeur stratégique côtoyait les zones grises, où la République pouvait parler haut tout en se faufilant la tête basse dans certains couloirs. Mais il y eut chez lui une croyance particulière, presque ancienne, presque ouvrière : l’idée qu’une parole engage, qu’un compte doit être tenu, qu’un homme public ne peut pas seulement réussir — il doit rester propre.
Cette obsession de la tenue traverse toute sa contribution politique. On a trop souvent séparé Bérégovoy le mort de Bérégovoy le ministre. Or sa fin n’est intelligible que parce qu’il avait fait de la probité, de la rigueur et de la confiance les piliers de son identité publique.
Sa pensée n’est pas spectaculaire. Elle ne produit pas de grande doctrine à majuscule. Elle n’a ni la respiration de Jaurès, ni le velours de Mitterrand, ni la dialectique nerveuse de Rocard. Elle est plus sèche, plus comptable, plus morale au sens ancien du mot. Il faut tenir les prix, tenir la monnaie, tenir l’emploi, tenir l’État, tenir la parole. Bérégovoy est l’homme du verbe tenir.
Comme ministre de l’Économie et des Finances, il occupe une place décisive dans la transformation française des années 1980. Il est l’homme du franc fort, de la stabilité des prix, de la monnaie, mais aussi l’acteur d’une modernisation plus large visant l’investissement des entreprises et leur compétitivité. Il accompagne ou porte l’ouverture du marché des bons du Trésor, la création du MATIF, la réforme du financement hypothécaire, l’évolution de l’intermédiation financière, la libération quasi complète des investissements étrangers, le plan d’épargne populaire.
Ce n’est pas un détail technique. C’est le moment où une partie de la gauche française accepte que l’économie ne se gouverne plus seulement par décret, mais par architecture financière, par confiance monétaire, par organisation des marchés. Pour certains, c’est une capitulation. Pour lui, c’est du pragmatisme : une manière de tenir la promesse sociale dans un monde où les règles du jeu ont changé.
Il faut ici être juste — donc inconfortable. Bérégovoy n’est pas le socialiste pur que la nostalgie aimerait parfois conserver dans une vitrine. Il est l’un de ceux par qui la finance moderne entre dans la maison de la gauche de gouvernement. Il accélère le décloisonnement des marchés de capitaux, l’ouverture d’instruments nouveaux, la modernisation du système financier français. Mais le réduire à une simple conversion au néolibéralisme serait une paresse intellectuelle. Il y a chez lui autre chose : du pragmatisme, du réformisme, une volonté de baisse du coût du crédit, une lutte contre les rentes, et le maintien d’une politique industrielle volontariste.
Voilà l’ambiguïté Bérégovoy. Il a ouvert les fenêtres pour que l’économie respire ; par ces fenêtres est entrée une partie du vent qui, plus tard, emporterait les meubles. Il voulait financer l’économie réelle ; il a contribué à installer des mécanismes dont la puissance dépassera l’intention initiale. Il voulait discipliner l’argent ; il a participé à libérer des forces qui, disciplinent aujourd’hui les gouvernements eux-mêmes.
Ce n’est pas une accusation. C’est une tragédie historique ordinaire. Les hommes politiques ne sont pas jugés seulement sur ce qu’ils veulent faire — mais sur ce que le monde fait ensuite de leurs actes.
Bérégovoy n’est donc pas un vestige. Il est un seuil. Il est l’un des noms du passage de la gauche française de la conquête à la gestion, du programme commun à la monnaie forte, de la nationalisation à la régulation, de la dépense comme promesse à la crédibilité comme condition. Il ne renonce pas à la gauche ; il la déplace dans un monde où les marges se resserrent. On peut lui reprocher ce déplacement. On peut le juger trop docile devant les contraintes. Mais on ne peut pas dire qu’il n’a rien pensé.
Sa formule implicite est simple : la rigueur économique ne doit pas devenir la rigueur sociale. C’est le cœur de son socialisme. Il accepte l’effort, mais refuse que l’effort soit toujours demandé aux mêmes. Il accepte la monnaie forte, mais ne veut pas qu’elle serve de prétexte à l’abandon des faibles. Il accepte l’Europe, mais veut croire qu’elle peut être autre chose qu’un marché sans visage. Il accepte la modernisation, mais refuse que la modernisation soit l’autre nom du mépris.
Lorsqu’il arrive à Matignon, le 2 avril 1992, il arrive tard. La gauche est fatiguée. Le pays doute. L’usure du pouvoir mitterrandien est visible. Les affaires rongent l’autorité morale. Le chômage s’installe comme un destin. Bérégovoy est appelé non comme un prophète, mais comme un homme de réparation.
Le discours de politique générale du 8 avril 1992 le montre avec une netteté presque brutale : trois fléaux à affronter — le chômage, l’insécurité et la corruption. Il parle d’action, de confiance, d’Europe, d’emploi, de sécurité publique, de moralisation de la vie publique. Il ne promet pas le grand soir. Il promet que l’État cessera de tricher avec lui-même.
Ce discours mérite d’être relu, parce qu’il donne la clé de l’homme. Bérégovoy ne cherche pas à séduire par l’utopie. Il cherche à convaincre par le sérieux. Sa gauche n’est pas celle de l’incantation, mais celle de la condition de possibilité. Pour distribuer, il faut produire. Pour protéger, il faut financer. Pour promettre, il faut être cru. Pour gouverner, il faut que la parole publique ne soit pas déjà discréditée avant même d’être prononcée. Dans la bouche d’un autre, cela pourrait devenir une froide doctrine de gestionnaire. Chez lui, cela garde une empreinte sociale, parce qu’il sait d’où vient la précarité et ce que coûte l’humiliation.
Sur l’Europe, Bérégovoy est plus intéressant que beaucoup de ses héritiers. Dans le débat constitutionnel du 5 mai 1992 sur Maastricht, il défend l’idée que l’Europe n’est pas une disparition de la France, mais une manière pour elle de continuer à peser dans le monde. Il admet le risque, mais refuse l’immobilisme. Sa formule dit bien le tempérament : ne pas faire l’Europe serait une défaite, mais la construire est un combat. Ce n’est pas l’européisme béat des marchés heureux. C’est une Europe conçue comme discipline, puissance, paix, régulation possible.
On peut, là encore, discuter. On peut considérer que Maastricht a lié la gauche à une architecture qui rendrait plus difficile la politique sociale qu’elle prétendait défendre. On peut voir dans cette Europe monétaire le début d’un désarmement démocratique. Mais Bérégovoy, lui, ne la pense pas comme une capitulation. Il la pense comme une bataille. Cela ne rend pas son choix incontestable. Cela le rend respectable. Il ne fuit pas la contrainte : il cherche une manière de l’habiter.
Sa contribution la plus durable reste peut-être la moralisation de la vie publique. La loi du 29 janvier 1993, dite loi Sapin I, relative à la prévention de la corruption et à la transparence de la vie économique et des procédures publiques, marque un moment essentiel. Elle touche au financement des campagnes et des partis, aux délégations de service public, à la transparence économique. A tout ce qui avait pourtant permis d’arriver et rester au pouvoir …
C’est l’un des textes qui font entrer la République française dans un âge où la vertu proclamée ne suffit plus — où il faut des règles, des contrôles, des procédures, des traces. Avant, on pouvait se satisfaire de la vertu affichée. Après, il fallut commencer à documenter, prévenir, encadrer, contrôler. La morale devenait procédure. C’est moins beau. C’est bien plus solide.
Et c’est ici que le destin devient presque insoutenable. L’homme qui veut moraliser la vie publique se retrouve atteint dans le lieu même où il avait construit toute son autorité : la probité.
En février 1993, l’affaire du prêt consenti par Roger-Patrice Pelat surgit dans l’espace public. Un million de francs, sans intérêt, accordé en 1986 pour l’achat d’un appartement parisien. Bérégovoy assure que ce prêt avait été déclaré, enregistré, remboursé. La question juridique a son importance. Elle aurait du n’être que la seule question. Mais la question politique, symbolique, intime, fut plus rapide que toutes les procédures.
Ceux qui ont voulu l’acculer savaient où frapper. Ils ne frappaient pas seulement un Premier ministre. Ils frappaient l’ancien ouvrier devenu gardien de la morale publique. Ils frappaient l’homme qui avait fait de sa rectitude un passeport dans un monde qui ne le lui avait jamais donné spontanément. Chez un autre, l’affaire aurait peut-être été une mauvaise séquence, un communiqué, un contre-feu, une remontée patiente. Chez Bérégovoy, elle devint une blessure d’identité. Ce n’est pas excuser. C’est comprendre.
La presse avait le droit d’enquêter — il faut le rappeler fermement, parce qu’un hommage qui deviendrait procès général du journalisme serait une facilité inverse. Un prêt sans intérêt consenti à un responsable public par un proche du pouvoir est un sujet légitime. La République ne se protège pas par le silence. Mais il existe un moment où l’information cesse d’éclairer et commence à dévorer. Il existe une manière d’empiler les soupçons jusqu’à ce qu’un homme ne puisse plus répondre — non parce qu’il n’a plus d’arguments, mais parce qu’il n’a plus de sol sous les pieds.
Ce moment-là a un nom. La curée.
La curée n’est pas la vérité. La curée, c’est ce qui arrive quand la vérité devient prétexte à l’abattage. Elle a ses professionnels, ses amateurs, ses spectateurs. Elle a ses indignés sincères, ses ennemis intéressés, ses amis lâches, ses moralistes de circonstance. Elle a cette odeur particulière des fins de règne, quand chacun veut se laver dans la chute d’un autre. En 1993, la gauche s’effondre. Les socialistes passent de la longue domination à la déroute. Bérégovoy, réélu député mais chassé de Matignon par la défaite, porte sur lui plus que sa part. Il devient le visage commode d’un monde qui se défait.
C’est ici qu’il faut introduire ce que l’époque a mal su dire : la santé mentale. Non pour poser sur Bérégovoy, trente ans après, un diagnostic de salon — les morts ne sont pas des cas cliniques offerts aux commentateurs. Mais nous savons aujourd’hui parler un peu moins mal de la dépression, de l’effondrement psychique, de la crise suicidaire, du rétrécissement intérieur dans lequel l’avenir cesse d’apparaître comme un espace. La dépression n’est pas une faiblesse morale, et les causes d’un suicide ne sont jamais réductibles à une seule affaire, un seul article, un seul adversaire, une seule défaite.
Le Monde évoquait dès le 4 mai 1993 un état dépressif rapporté par plusieurs témoignages, apparu selon certains proches avant même la défaite législative, au moment des premières mises en cause liées au prêt Pelat. Cela ne suffit pas à expliquer — rien ne suffit jamais à expliquer un suicide. Mais cela oblige à ne pas rabattre sa mort sur une seule cause. Cela oblige à regarder la santé mentale non comme une parenthèse privée, mais comme l’un des lieux où viennent se déposer les violences sociales, politiques, médiatiques, biographiques.
Et pourtant, il faut maintenir ensemble les deux vérités. Le suicide est un acte de souffrance intime. Mais cette souffrance n’est pas née hors du monde. Bérégovoy était un homme exposé, atteint, commenté, réduit, poursuivi par l’idée que son honneur lui échappait. La santé mentale n’absout pas la violence sociale. Elle la rend plus grave. Elle nous apprend que la vulnérabilité d’un homme n’est pas une donnée secondaire quand on décide de le pousser publiquement contre un mur. Les mots n’appuient pas toujours sur la gâchette. Mais ils peuvent fermer les fenêtres. Couper l’oxygene.
Mitterrand, aux obsèques, prononce la phrase restée célèbre sur l’honneur d’un homme livré aux chiens. Elle est magnifique et injuste, vraie et commode. Magnifique parce qu’elle dit quelque chose de la meute. Injuste si elle prétendait faire porter à la seule presse une responsabilité que le pouvoir, la classe politique, les amis, les adversaires, le climat d’époque et le mitterrandisme lui-même devaient aussi regarder. Commode parce que Mitterrand savait mieux que personne ce que les ombres du pouvoir peuvent coûter à ceux qui les traversent.
Il arrive que des phrases intéressées contiennent une vérité. Celle-ci en contient une : on avait jeté l’honneur de Bérégovoy dans l’espace public comme une pièce de viande.
Les théories complotistes sur sa mort reviennent périodiquement — thèses d’assassinat, scénarios de mort mystérieuse. Elles reviennent parce que le suicide demeure difficilement acceptable. Beaucoup préfèrent un assassinat d’État à une dépression d’homme. L’assassinat donne un coupable, une scène, une mécanique, une dramaturgie. Le suicide, lui, donne une absence. Il oblige à regarder un vide.
Il ne faut pas traiter le complotisme seulement par le mépris. Il est pauvre en preuves, mais riche en symptômes. Il dit une société qui accepte mal la maladie psychique — chez les personnes de pouvoir comme en général. Mais dans la vision générale un chef doit tenir. Un Premier ministre doit tenir. Un homme venu d’en bas doit tenir davantage encore, puisqu’il porte avec lui la preuve que l’ascension était possible. Alors, quand il ne tient plus, beaucoup préfèrent penser qu’on l’a tué. C’est moins insupportable. Cela conserve à l’ordre du monde une rationalité brutale. Cela évite de regarder la dépression comme une force historique, sociale, intime, capable d’emporter aussi ceux qui semblaient faits de devoir.
Bérégovoy n’a pourtant pas besoin qu’on lui invente des assassins pour que sa mort soit politique. Elle l’est déjà. Elle est politique parce qu’elle dit la violence de l’exposition publique. Elle est politique parce qu’elle dit la cruauté d’un système qui réclame la transparence mais pratique parfois l’humiliation. Elle est politique parce qu’elle dit la solitude des responsables une fois tombés du sommet. Elle est politique parce qu’elle révèle une République qui savait célébrer les trajectoires ouvrières, mais ne savait pas toujours protéger l’homme concret quand la trajectoire se brisait.
Il reste donc à rendre Bérégovoy à sa vie.
Rendre Bérégovoy à sa vie, c’est se souvenir qu’il fut un passeur entre deux mondes de la gauche. Avant lui, la gauche pouvait encore croire qu’il suffisait de vouloir politiquement pour transformer économiquement. Avec lui, elle apprend que la monnaie parle, que les déficits pèsent, que les marchés existent, que l’Europe devient une contrainte autant qu’un projet. On peut regretter cette leçon. On peut la trouver trop résignée. Mais on ne peut pas nier qu’elle fut l’une des grandes leçons des années 1980 et 1990.
Rendre Bérégovoy à sa vie, c’est reconnaître qu’il ne fut pas seulement l’homme du franc fort — formule souvent utilisée pour l’enfermer dans une austérité de statue. Le franc fort était chez lui une morale autant qu’une stratégie. Il croyait qu’une monnaie faible finit toujours par mentir aux pauvres. L’inflation n’est jamais également répartie — les plus riches s’en protègent, les plus modestes la subissent. Dans cette idée, il y a quelque chose de profondément mendésiste : la vérité des comptes comme condition de la justice.
Rendre Bérégovoy à sa vie, c’est admettre que sa modernisation financière fut à la fois une contribution et un problème. Il a contribué à sortir la France d’un système administré, cloisonné, parfois sclérosé. Il a aussi participé à un mouvement qui donnerait demain aux marchés un pouvoir immense sur les politiques publiques. Voilà pourquoi il est intéressant. Les hommes sans contradiction sont des icônes mortes. Bérégovoy, lui, demeure vivant parce que son héritage est discutable.
Rendre Bérégovoy à sa vie, c’est voir dans la loi Sapin I non une simple annexe de fin de règne, mais un acte politique fondateur. La République d’aujourd’hui, avec ses obligations déclaratives, ses contrôles, ses exigences de transparence, ses règles de financement, vit encore dans un monde dont cette loi fut l’un des seuils.
Rendre Bérégovoy à sa vie, c’est enfin reconnaître sa part d’humanité. Il était dur, probablement. Susceptible, sûrement. Fier, profondément. Blessable, à l’évidence. Les héritiers tombent dans leur milieu naturel. Les parvenus républicains, eux, craignent toujours de tomber hors du monde qu’ils ont atteint.
Le mot « parvenu » est laid seulement quand il est prononcé par ceux qui héritent. En vérité, il contient l’une des plus belles promesses républicaines : parvenir. Venir jusqu’à. Arriver malgré. Faire mentir la naissance. Bérégovoy était parvenu au sommet de l’État. Mais le sommet ne lui appartenait jamais tout à fait. Il y avait en lui l’homme de la SNCF, l’autodidacte, le militant, le technicien, le ministre, le maire de Nevers, le Premier ministre — et derrière tous ceux-là, peut-être, l’enfant qui savait qu’il faudrait toujours prouver.
Alors il faut ne pas épargner ceux qui ont voulu l’acculer — pas en dressant une liste de coupables commodes, pas en remplaçant l’analyse par le réquisitoire, mais en disant ceci : une société politique qui transforme la vulnérabilité d’un homme en opportunité tactique commet une faute. Une presse qui passe de l’enquête à l’exécution morale commet une faute. Des amis qui se taisent parce qu’un homme devient encombrant commettent une faute. Un camp qui charge un seul homme de porter la défaite collective commet une faute. Une République qui ne sait pas distinguer la nécessaire exigence de probité de la volupté d’humilier commet une faute.
Bérégovoy avait des comptes à rendre. Tous les responsables publics en ont. Mais rendre des comptes n’est pas être livré en pâture. La transparence n’est pas la crucifixion. La démocratie n’est pas l’abattoir moral où l’on vient purifier ses propres lâchetés en regardant tomber celui qui tremble.
Et cependant, il faut s’arrêter avant de trop conclure. Parce que sa mort lui appartient aussi. Nous pouvons l’entourer de contexte, d’histoire, de politique, de psychologie, de maladie, d’injustice, de violence médiatique, de solitude. Nous pouvons dire ce que nous croyons savoir. Nous pouvons dire ce que nous croyons comprendre. Mais nous ne devons pas confisquer le dernier silence. Respecter son geste, c’est aussi respecter cette part qui échappe. Ne pas la remplir de complot. Ne pas la remplir de poésie. Ne pas la remplir de morale facile.
Ce qui reste, alors, c’est un homme debout jusqu’au moment où il s’effondre.
Un homme qui venait d’en bas et qui, arrivé en haut, continua de parler avec la gravité de ceux qui savent le prix des choses. Un homme qui crut dans l’État sans ignorer l’économie. Un homme qui voulut moraliser la République au moment où elle découvrait qu’elle ne pouvait plus se contenter de se dire morale. Un homme qui défendit l’Europe comme un combat, non comme une liturgie. Un homme qui accepta la rigueur parce qu’il croyait qu’elle pouvait encore servir la justice. Un homme qui eut tort parfois, parce qu’il gouverna vraiment. Un homme qui fut blessé là où il était le plus vulnérable.
Bérégovoy n’est pas seulement mort le 1er mai 1993. Il avait vécu avant. Et cette vie mérite mieux qu’une fascination pour sa dernière scène.
Elle mérite qu’on se souvienne de l’ouvrier devenu ministre. Du ministre qui croyait aux comptes. Du socialiste qui découvrit les contraintes sans renoncer entièrement aux humbles. Du modernisateur qui ouvrit des portes dont il ne mesura peut-être pas toutes les tempêtes. Du Premier ministre qui voulut opposer à la corruption non pas des sermons, mais des règles. De l’homme qui croyait encore que la parole pouvait tenir quelqu’un debout.
C’est cela, pour moi, le vrai hommage : ne pas dire qu’il fut pur. Ne pas dire qu’il fut coupable. Ne pas dire qu’il fut seulement victime. Dire qu’il fut un homme dans l’histoire, avec sa force, ses angles morts, son sérieux, sa fierté, sa maladie peut-être, sa solitude sûrement.
Bérégovoy. Tenir debout. Jusqu’au jour où la République, les siens, ses adversaires, la maladie, la honte, le bruit, l’époque — tout ce qui pèse sur un homme quand il n’a plus d’abri — ont cessé de lui laisser assez d’air.
Et cela, même trente ans après, ne se commente pas seulement.
Cela se porte. Avec modestie et respect.
Texte de Luis Ferrari, vérifié par Claude.ia et ChatGpt
Dessin Chatgpt d’après l’article.
Sources principales
La biographie institutionnelle publiée par le Gouvernement rappelle les principaux jalons du parcours de Pierre Bérégovoy : naissance, origine familiale, formation technique, carrière, passage à Matignon et décès. (info.gouv.fr)
La fiche du Service des archives économiques et financières du ministère de l’Économie documente son action économique et financière, notamment les dossiers liés au plan d’épargne populaire, à l’assurance française face au marché unique et au projet d’Union économique et monétaire. (economie.gouv.fr)
La déclaration de politique générale du 8 avril 1992, disponible sur Vie publique, donne la matrice du gouvernement Bérégovoy : chômage, insécurité, corruption, Europe, emploi et restauration de la confiance publique. (vie-publique.fr)
Le discours du 5 mai 1992 sur Maastricht, reproduit par le Sénat, éclaire sa pensée européenne : monnaie unique, souveraineté, contraintes d’une économie mondiale ouverte et place de la France dans l’Europe. (senat.fr)
La loi n° 93-122 du 29 janvier 1993, dite loi Sapin I, est le texte de référence sur la prévention de la corruption et la transparence de la vie économique et des procédures publiques. (legifrance.gouv.fr)
L’article du Monde du 5 mai 1993 sur les réactions après sa mort contient notamment le télégramme d’Henri Emmanuelli à Gilberte Bérégovoy, avec la formule placée en exergue. (lemonde.fr)
L’article du Monde du 4 mai 1993 sur l’état dépressif évoqué après sa mort permet de traiter la dimension psychique sans réduire le suicide à une seule cause politique ou médiatique. (lemonde.fr)
Le dossier de l’Inserm sur la dépression rappelle le lien entre épisode dépressif, idées suicidaires et passage à l’acte. (inserm.fr)
La fiche de l’Organisation mondiale de la santé sur le suicide rappelle que ses causes sont multidimensionnelles, influencées par des facteurs sociaux, culturels, biologiques, psychologiques et environnementaux. (who.int)
L’article de Charlie Hebdo de 2018 sur les théories autour de la mort de Bérégovoy permet de traiter la persistance des interprétations complotistes et leur fonction culturelle face au suicide. (charliehebdo.fr)

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